Le cinoche à Lolo

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USUAL SUSPECTS

http://www.dailymotion.com/video/x5631v_usual-suspects-bande-annonce-vost_shortfilms

 

USUAL SUSPECT, psychanalyse des contes de fée 

 

  Un port, un bateau en flamme, un homme nommé Keaton abattu par un autre homme sur ce bateau. Lorsque le bateau explose et disparaît dans les flammes, il apparaît que d’autres hommes sont morts. Deux survivants (un marin hongrois grièvement brûlé et un truand handicapé) vont tenter d’expliquer ce qu’il s’est passé. Les deux témoignages tendent à prouver l’implication d’un nommé Keyser Söze, grosse légende du monde des truands.


ATTENTION : POUR LES RARES QUI NE CONNAISSENT PAS LE FILM, NE LISEZ PAS LA SUITE.

 


  Ce film est-il un bluff géant, loin d’être le génial piège annoncé ? Non. C’est un bel exercice de style où le montage est primordial, car racontée de manière linéaire, cette histoire n’aurait eu aucun intérêt. C’est un Cluedo ou un puzzle, où toutes les pièces sont distillées et n’ont aucun intérêt prises à part. La manipulation est très subtile, car on est pris dans un récit qui, une fois le film terminé, doit être réécouté pour être sûr que l’on n’a rien raté et pour voir si l’on n’aurait pas pu découvrir la supercherie avant.



1°) Et si on racontait le récit dans le bon sens ?


  Suite à un vol de camions transportant des armes, cinq malfrats sont réunis pour une séance d’identification sur la base d’un témoignage ayant reconnu une voix lors du braquage. Il y a Keaton (ancien flic ripou, plus ou moins rangé, vivant avec une belle avocate, Edie Finneran), Hockney (spécialiste des explosifs), Mac Mannus et Fenster (visiblement liés sentimentalement l’un à l’autre, plutôt portés sur les armes) et enfin « Verbal » Kint (handicapé, qui monte des arnaques). Durant leur séjour en cellule, MacMannus propose un coup aux quatre autres. Keaton, pas intéressé au départ, puis convaincu par Kint, accepte d’en être.
  Il s’agit de braquer une voiture de police servant de taxi pour un transport de diamants, afin ensuite de refourguer la cargaison à un receleur ami de MacMannus nommé Redfoot.
Le plan se déroule sans problème, et lors de la remise de l’argent, Redfoot propose un autre coup aux cinq, à savoir braquer un joaillier.
  Ce coup-ci, tout se passe plutôt mal. Kint tue le joaillier, MacMannus est obligé d’abattre les deux gardes du corps et le contenu de la mallette s’avère être de la drogue. En reprenant contact avec Redfoot, celui-ci leur explique qu’il avait eu le tuyau par un avocat, nommé Kobayashi, et que ce dernier souhaite les rencontrer.
  Lors de cette rencontre, l’avocat leur explique qu’il travaille pour un nommé Keyser Söze, et que les cinq hommes sont tous redevables à celui-ci à cause de forfaits qu’ils ont commis qui ont tous porté préjudice à Söze. De ce fait, pour effacer leur dette, un job (offre non négociable) leur est proposé : éliminer des rivaux du grand truand lors d’une transaction de drogue, à l’issue de laquelle ils peuvent garder les 91 millions de dollars en jeu et se les partager.
  Fenster refuse et est retrouvé mort, exécuté. Les quatre autres décident de tuer Kobayashi, mais celui-ci menace de torturer et tuer Edie, la petite amie de Keaton, les contraignant ainsi à accepter le boulot.
  En étudiant le plan, ils se rendent compte qu’ils ne s’en sortiront pas tous vivants. Alors qu’ils commencent l’assaut, Keaton demande à Kint de partir et de prendre l’argent.
  Lors de l’assaut du bateau, Hockney est abattu. Keaton explique à MacMannus qu’ils se sont fait rouler car il n’y a pas de drogue sur le bateau. MacMannus est tué lui aussi. Keaton est abattu par un homme mystérieux, visiblement gaucher, qui dit être Söze, sous les yeux de Kint qui était resté sur les quais.
  Söze fait exploser le bateau et disparaît.
  A la suite, une enquête est ouverte. Il ne reste que deux survivants : Kint, qui raconte toute l’histoire à l’agent Kujan, et un marin hongrois brûlé qui tente de décrire Söze aux enquêteurs.
Kujan pense que Kint s’est fait rouler et que Söze et Keaton ne font qu’un. De plus, il est clair que l’attaque du bateau a été montée pour abattre un homme et un seul, un argentin capable d’identifier Söze, car l’ayant balancé aux policiers.
  Kint quitte le commissariat et Kujan se rend compte que toute l’histoire racontée par Kint est une supercherie, celui-ci ayant inventé la plupart des choses en lisant les articles de journaux et les fiches signalétiques placées sur le mur de la salle d’interrogatoire. Kint et Söze ne font qu’un, et Kujan a beau courir dans la rue pour le retrouver, Söze s’est envolé.

  Voilà l’histoire racontée de manière linéaire. Elle est moins surprenante, et on se rend compte que les deux personnages (trois ?) autour desquels est basé le film ont un rôle à priori moindre, ce qui montre tout le talent du montage effectué sur ce film.
  D’ailleurs tout le talent a été également de parsemer le récit d’indice nous montrant qui est Keyser Söze.

 

 

2°) Keyser Söze : méchant de conte ou héros de comics ?


  Le film est empreint d’une aura surprenante lorsqu’il s’agit d’évoquer Söze. On frôle même le surnaturel, Singer s’ingéniant à nous faire douter de l’existence matérielle du « grand méchant loup ».
  D’entrée, lors de la scène introductive, l’homme mystérieux quitte le navire dans un océan de flammes, tel le Diable dans les flammes de l’Enfer (scène étant pourtant une des rares dont on ne peut douter qu’elle montre les vrais faits). Mais des petits détails sont dans l’extrémité, comme par exemple un jet d’urine capable d’éteindre une traînée de flammes.
  Kint (Söze) est lié à Keaton, comme les « vilains » des comics sont liés aux héros. Alors que l’arrestation de Keaton est une scène assez longue, on ne voit aucune image de celle de Kint. Il arrive dans l’histoire sans que l’on ne sache rien de lui, il passe son temps à sembler être la mauvaise conscience de Keaton : il lui dit de replonger juste pour que les autres l’acceptent dans le coup, il lui dit que Edie (son amie) comprendrait, il tue le joaillier alors que Keaton hésite.

  On en arrive à se demander si Kint n’est pas la face obscure de Keaton (qui n’est pourtant pas un enfant de chœur), et on pourrait même croire qu’ils ne sont qu’une seule et même personne (le seul détail qui nous le contredit, c’est que Kujan connaît les deux). On peut également constater que la paralysie de Kint ne concerne qu’un côté de son corps, il est comme Double-Face  dans "Batman".
  Plusieurs petites phrases vont émailler le récit et rebondir sur l’aspect surnaturel de   Söze/Kint :
- « il semble protéger par le Prince des Ténèbres. »
- « j’ai regardé le Diable dans les yeux. »
- « La plus grande astuce du Diable fut de convaincre le Monde qu’il n’existait pas ».
- « C’est un mythe, une histoire de fantomes qu’on raconte aux enfants le soir. »
- « Keaton ne croît pas en Dieu mais le craint. Je (Kint) crois en Dieu mais ne crains que Keyser Söze (le Diable). »
- « Comment tuer le Diable par derrière ? »
  Ce côté fantasmagorique du personnage est d’autant plus frappant dans le récit fait sur la jeunesse de Söze. Ce passage est filmé dans des lumières très saturées en blanc, et Söze apparaît comme un être sans visage, juste une silhouette, qui ,une fois qu’il a tué toute sa famille pour ne pas céder à des truands hongrois, repart dans les flammes (images très empreintes de référence aux comics).
  De plus, Kint/Söze est souvent en retrait dans les scènes (ou dans l’ombre de Keaton), comme s’il observait son petit monde en Dieu/Diable omnipotent. Un sixième sens semble le guider (il n’y a qu’à voir comment il quitte le poste de police juste avant que le fax permettant de l’identifier ne sorte).
  Il apparaît comme un fantôme où un être immatériel à plusieurs reprises : c’est son avocat (mais est-ce son avocat) qui le représente (mais personne ne sait que Kint, présent dans la pièce est Söze), quand on travaille pour lui, on ne le sait pas, car tout est fait à travers des intermédiaires, Keaton pensant même qu’il n’existe pas, étant une création de Kobayashi.

 


3°) Le Petit Poucet : les indices égrainés comme des petits cailloux

 

                                      

  Tout conte a son narrateur. Normalement, celui-ci est neutre. Dans le film, « Verbal » Kint va être un narrateur non objectif, car ayant participé à l’action. Alors qu’il va tout faire pour donner des clès tendant à innocenter Keaton, Kujan va prendre tous ces indices pour les adapter à sa vision personnelle, à savoir orienter son enquête sur la culpabilité de Keaton. Il ne va pas voir les indices, ou plutôt, il va voir autre chose dans le récit de celui qu’il considère comme un idiot, alors que c’est le plus futé (« Quand le sage montre la lune, l’idiot voit le doigt »).
  D’ailleurs, Kujan va passer tout le film à ne pas vouloir entendre la « vérité » venant de Kint (ce en quoi il est dans le vrai (car Kint monte une histoire) mais pour de mauvaise raisons (sa haine envers Keaton)). Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir….
  Une seule scène n’est pas racontée par Kint, et elle est importante, car c’est l’indice qui permet de disculper les soupçons sur Keaton : dans la première scène, on voit un homme l’abattre. Le spectateur a le résultat de l’équation devant lui. Et le réalisateur va l’amener à ce résultat par de multiples chemins de traverse, quitte à faire de fausses révélations. De plus cette scène est la seule dont on est sûr (avec les scènes de l’interrogatoire entre Kujan et Kint). Bien que dans ce film, on ne soit sûr de rien.
  Durant le tapissage, alors qu’il est chétif et handicapé, Kint est le seul dont la prononciation de la phrase clé fait froid dans le dos. A ce moment-là, on entrevoit la froideur et la violence intérieure de l’homme. Il est filmé de profil, ce qui accentue la dureté de cette phrase, car tout est basé sur sa prononciation, on n’est pas influencé par son regard.
  Son regard est plus important dans une scène arrivant plus tard. Lorsqu’il attend Kujan dans le bureau, à la première vision du film, on observe un gars assis et semblant s’ennuyer et perdre son temps. Hors, c’est à ce moment-là (et également lors d’un coup d’œil furtif au dessous de la tasse de Kujan ou apparaît la marque du porcelainier : Kobayashi) qu’il bâtit son histoire grâce aux coupures de journaux et autres fiches de police servant de tapissage au mur face à lui.
  Lorsqu’ils sont sur les quais, à attendre l’assaut, Kint entend des hommes parler une langue de l’est. Il arrive à reconnaître que c’est du Hongrois. La seule référence faite à ce pays venait de l’histoire contant la jeunesse de Söze, durant laquelle celui-ci a exécuté sa propre famille suite aux menaces exercées par des Hongrois.
  Un dernier indice visuel permet de boucler la boucle : lorsque Kint récupère ses effets personnels, il y a un briquet en or. Au cours de la première scène, on découvrait également que Söze était gaucher. La seule personne dont on sait quelque chose au sujet de sa main gauche est Kint, qui est paralysé de la main gauche. Ce qui est un indice paradoxal. Ce ne peut pas être Kint, il n’a pas de main gauche. Mais s’il n’a pas de main gauche, à quoi lui sert un briquet en  or ? D’autant que ce briquet en or, est très ressemblant à celui qu’utilise Söze dans la première scène pour allumer la cigarette qui mettra le feu au bateau.
  Les scénaristes ont même carrément donné la réponse à l’énigme d’entrée : Keyser veut dire roi en allemand et Söze veut dire « qui parle beaucoup, qui parle trop » en turc. On arrive à l’équation suivante :
« Söze » = « Verbal » = bavard
« Keyser » = « King » (Kint) = roi
  On nous donne la clé de l‘énigme depuis le début : Kint est Söze, et il va nous entourlouper par ses discours.

  Mais en plus d’être un bavard, dont on doit douter de ses récits en l’écoutant, on a affaire à un être dont on peut sérieusement douter de la réalité matérielle, tel un croquemitaine de conte de fée.

 


4°) Alors, coup de génie ou escroquerie bien menée ?


  Kint passe le plus clair de son temps à faire un récit qui innocente Keaton, ce qui paraît être la vérité, dans la mesure où nous avons vu celui-ci être exécuté au début. Il donne plein de détails vrais à Kujan (qui lui reste persuadé que Kint au mieux s’est fait berné, ou alors lui ment de manière éhontée).
  Plusieurs phrases prononcées par Kint sont la vérité (« C’est Kayser Söze qui tire les ficelles. »). Mais le twist final est là pour nous faire douter de tout ce que l’on vient de voir. En effet, si tous les indices apparaissent à Kujan lorsqu’il regarde le mur, comment peut-on être sûr que le récit de Kint est vrai vu que les noms et les anecdotes ont tous été inventés ? Ce qui pourrait expliquer certains vides dans l’histoire (à savoir notament, le point de départ de l’intrigue : comment les cinq truands ont-ils été réunis pour cette présentation sur la simple base d’un témoignage ayant cru reconnaître une voix …).
  Du coup, la seule certitude que l’on ait est le physique du tueur : il est décrit par un marin survivant aux agents du FBI qui en font un portrait.
  Singer s’amuse à laisser planer un doute sur une possible schizophrénie du personnage de   Kint :
- Kint racontant le récit se décrit en dehors du bateau, alors qu’il est sur celui-ci pour perpétrer les meurtres.
- Singer fait un très long plan sur des cordes comme pour nous montrer qu’un témoin a assisté à la scène de l’exécution de Keaton alors que l’on sait qu’il n’y a personne.
  La dernière scène est également là pour nous laisser douter un peu plus : si Kobayashi est un nom inventé par Kint en regardant sous la tasse de Kujan, qui est donc la personne qui récupère Kint en voiture ? Et si c’était lui Söze ?…..

 


  Un joli exercice de style que ce film de Brian Singer, dont les films suivants ont globalement varié entre moyens et mauvais. On est manipulé, et du coup le personnage dont on doit se sentir le plus proche est Dave Kujan, qui écoute le récit (à la différence que lui reste persuadé que tout est une supercherie menée par Keaton).
D’ailleurs, un des collègues de Kujan lui donne la meilleure manière d’appréhender cette histoire:
-« (…) c’est un désordre organisé. Tout est logique si on le regarde comme il faut. Faut juste prendre de la distance. »
Tout ce que n’a pas su faire Kujan.

                    

 



16/08/2011
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